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De Quetzalcoatl à Big Brother
Véronique VERDIER
Au centre de Mexico, la Place des Trois Cultures réunit les ruines de la capitale aztèque, notamment celles du temple principal (Templo Mayor), la plus grande cathédrale d'Amérique latine et le Centre administratif de la ville moderne. Contraste ? Superposition ? Trois mondes qui se sont succédés, ou trois mondes qui coexistent encore ?

Du Mexique ancien au Mexique actuel

 

Les anciens Mexicains : une société structurée par un mythe

 

Selon les mythes des anciens Mexicains, quatre soleils se sont succédés pour éclairer le monde, le cinquième étant celui qui nous éclaire aujourd'hui. A chacun de ces soleils correspond une humanité qui apparaît, s'épanouit et meurt avec chacun des astres.

 

Après la chute du quatrième soleil et la disparition de la quatrième humanité dans un déluge, les dieux se réunissent à Teotihuacan et tiennent conseil sur le devenir de la création : comment donner naissance au cinquième soleil et à la cinquième humanité ? Ils décident alors que l'un d'entre eux doit se sacrifier. Un double bûcher est allumé à Teotihuacan et Nanahuatzin ; le plus laid et le plus petit des dieux se jette sur le premier bûcher, après une période de purification et de scarification. Il en rejaillira sous la forme du cinquième soleil ; un second dieu se sacrifie en se jetant sur le second bûcher et se transforme en lune. Mais le soleil reste immobile. Il exige, pour entamer sa course, que les autres dieux se sacrifient. C'est alors Quetzalcoatl, le Serpent à Plumes, qui se charge de les immoler afin de libérer l'énergie nécessaire pour mettre le soleil en mouvement.

 

Reste à créer la cinquième humanité. Là encore, c'est Quetzalcoatl qui intervient. Il descend aux enfers à la recherche des os des ancêtres qu'il arrose de son propre sang : il donne ainsi naissance à "l'homme de maïs". Ce périple souterrain accompli, Quetzalcoatl monte au ciel où il devient Vénus.

 

Ce mythe ordonnera toute la vision du monde et l'organisation des Aztèques. Ils sont les fils du cinquième soleil. Ils ont pour mission de continuer à entretenir le mouvement de l'astre solaire et, pour ce faire, ils doivent réitérer le sacrifice des dieux. Ceci est la raison fondamentale des sacrifices humains couramment pratiqués dans les rituels aztèques. Le sacrifié a l'honneur de participer au mouvement cosmique par l'offrande de l'énergie divine qui est retenue prisonnière dans son cœur de chair. Lorsque le sacrifié est un guerrier valeureux, il figure après sa mort parmi la cohorte qui accompagne le soleil dans sa course.

 

Cette perception du mythe explique donc les rites, mais aussi la mentalité guerrière et conquérante du peuple aztèque : combattre pour devenir valeureux et se sacrifier pour entretenir le monde. Cette mentalité explique également que ce peuple soit passé, en deux siècles seulement, de l'état de tribu nomade, rejetée par les autres peuples, à l'état de civilisation accomplie, de corps social organisé, puis d'empire s'étendant sur toute l'Amérique centrale actuelle. En effet, à l'origine, le peuple aztèque était constitué de quelques tribus venues du Nord de l'actuel Mexique, d'un lieu difficile à situer et qui était appelé Aztlan. Ces tribus se sont mises en marche sous la conduite de leur dieu, Huitzilopochtli, à la recherche d'une "Terre Promise", pour y fonder la civilisation des fils du cinquième soleil. Après de longues pérégrinations, elles se sont établies dans un marécage, lorsque leurs prêtres, selon la prédiction qui leur avait été faite,virent un aigle dévorant un serpent sur un cactus. Ils durent faire preuve de beaucoup d'astuce, d'imagination et d'ardeur au travail pour construire cette cité que les Espagnols, venus avec Cortès, compareront à Venise. En deux cents ans, ils transformèrent un marais insalubre en une cité riche et raffinée.

 

Mais ce mythe qui leur avait permis de s'élever a également précipité leur chute, car il était dit que Quetzalcoatl devait un jour revenir de l'Est et annoncer ainsi la fin de la cinquième humanité et du cinquième soleil. Or les conquistadors, de race blanche et portant la barbe noire (couleurs symboliques de Quetzalcoatl), montés sur des chevaux (animaux inconnus en Amérique Centrale) et dotés de "machines qui crachent le feu", ont été pris pour le Dieu et ses compagnons et traités comme tels. De plus, Cortes a débarqué le jour anniversaire de Quetzalcoatl : la coïncidence a été fatale. La ville a été grande ouverte aux Espagnols et, lorsque les Aztèques se sont aperçus de leur méprise, il était trop tard. Tenochtitlan est tombée aux mains des Espagnols après un siège de soixante-quinze jours.

 

La conquête espagnole : le choc des cultures

 

Conquérant et mystique, tel était le peuple aztèque. Tels étaient également les conquistadors, mais d'une autre façon. Si les Espagnols ont rasé Tenochtilan et détruit les manifestations concrètes de la civilisation du Mexique ancien, ils ne firent en fait que plaquer leur vision du monde sur des structures déjà existantes.

 

En effet, ils bâtiront leur capitale sur celle des Aztèques. Le centre de la ville coloniale sera le même que celui de Tenochtitlan et l'église principale de Mexico sera édifiée sur les ruines du Templo Mayor, double temple de Huitzilopochtli et Tlaloc, centre de la cité religieuse aztèque. Quant au palais du gouverneur, il sera construit sur l'emplacement du palais de Moctezuma, dernier roi aztèque. La ville de Mexico est partagée en quatre quartiers par quatre grands axes qui sont les mêmes que ceux de Tenochtitlan : la structuration de l'espace est restée identique.

 

Ce phénomène se retrouve au niveau du mythe et de la vision religieuse. En effet, il existe un parallèle évident entre le Christ, sauveur de l'humanité, et Quetzalcoatl qui a versé son sang pour que la cinquième humanité puisse naître. Dans la religion aztèque comme dans la religion chrétienne, la douleur joue un rôle capital dans l'élévation de la conscience. Le côté spectaculaire du rite, la purification, la scarification sont des constantes dans les deux religions, bien qu'il ne soit pas question de sacrifice humain chez les chrétiens (signalons une certaine persistance de ces rites dans les pélerinages de la Vierge de Guadalupe où des pénitents revivent la Passion du Christ, encore de nos jours).

 

Ces deux cultures auraient peut-être pu, étant donné leurs points communs, trouver des terrains de communication et s'enrichir mutuellement en élargissant leur vision du monde. Quand les Aztèques étendaient leur empire, ils intégraient une grande partie de la culture des peuples conquis, décuplant ainsi la vitesse de développement de leur civilisation. Mais le dogmatisme des chrétiens pour lesquels leur religion, seule, était vérité, et la certitude qu'avaient les conquistadors de leur supériorité sur les "sauvages" découverts, n'ont pas permis cet enrichissement mutuel.

 

Les Aztèques, selon leur image du monde, attendaient le retour de Quetzalcoatl, sans soupçonner le moins du monde qu'il pouvait exister d'autres peuples au delà des mers. Les Espagnols, eux, n'ont vu que des barbares anthropophages qu'il était impérieux d'évangéliser et dont les richesses pouvaient être impunément pillées.

 

L'arrivée du capitalisme et de la Modernité

 

Avec la constitution des Etats-Unis et l'avènement du capitalisme, le monde mésoaméricain subit de nouvelles transformations, beaucoup moins brutales, mais beaucoup plus profondes et insidieuses : le mythe de la Modernité entre au Mexique.

 

La révolution de 1910 et la Réforme Agraire qui en a découlé refondent le système social et redistribuent les terres, bouleversant les structures traditionnelles et le rapport de l'homme ou du clan à sa terre, constitutif de son identité. Dans les années 20, les premières bases d'un système financier sont mises en place par une bourgeoisie qui, comme ce fut le cas en France après 1789, "récupère" la révolution. Dans les années 70, l'industrialisation pousse à la création de zones franches entre les Etats-Unis et le Mexique : les maquiladoras. On peut y implanter des unités de production en franchise de taxe sur la circulation des matériaux et produits. Cela permet aux industriels américains de profiter du faible coût de la main d'œuvre mexicaine.

 

L'exploitation des ressources humaines du pays commence et l'émigration des Mexicains vers les Etats-Unis s'amplifie. Dans les années 80, le Mexique emprunte des capitaux étrangers ; les banques se battent pour prêter à ce pays perçu comme une des valeurs sûres pour un développement capitaliste futur. Ses ressources naturelles, notamment le pétrole, inspirent confiance dans le potentiel de développement du pays. Le Mexique, profitant de cet engouement, s'endette de façon outrancière et n'investit pas toujours ces capitaux avec la plus grande rigueur. C'est l'euphorie, mais elle est de courte durée. Entre 1985 et 1987, tous les pays d'Amérique latine entrent en crise : ils ne peuvent plus faire face à leurs charges de remboursement. La situation économique et sociale se dégrade, les ressources issues du pétrole sont finalement de plus en plus aléatoires. La dépendance extérieure grandit, notamment par rapport aux Etats-Unis. Le Mexique est surveillé de près par le FMI (Fonds Monétaire International) et ne peut plus gérer ses ressources de façon autonome. Il renégocie sa dette, demande un abandon partiel de créances à ses bailleurs et en vient à une solution ultime : la conversion de dette en capital. C'est un mécanisme complexe par lequel les Mexicains autorisent les étrangers à s'implanter dans leur pays, à peu de frais, en échange de l'effacement de leur dette.

 

Avec le mythe capitaliste du progrès linéaire, arrive le mythe du Golden Boy, de la société de consommation et du matérialisme. Le quartier des affaires de Mexico ressemble étrangement à Wall Street : mêmes costumes, mêmes cravates, mêmes "attaché-cases", même stress, un langage commun et international. Et pour les jeunes, le rêve d'aller poursuivre leurs études dans une Université américaine. Cependant qu'à Mexico, une des villes les plus peuplées et les plus polluées du monde, des centaines de paysans viennent chaque jour grossir une population déracinée et miséreuse, entassée dans les bidonvilles.

 

Actuellement, les dirigeants américains tentent de mettre en place le NAFTA (North American Free Trade Agreement), accord de libre échange entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique, qui doit être signé pour fin 92. Ce sera un pas de plus vers le resserrement de l'emprise économique des Etats-Unis sur le Mexique. Ce sera aussi une tentative pour contrôler l'accroissement explosif de l'immigration clandestine des Mexicains aux Etats-Unis. Tout le Sud-Ouest est actuellement plus hispanisant qu'américain et la frontière entre les deux pays devient de plus en plus théorique. C'est maintenant au tour du peuple mexicain de s'introduire aux Etats-Unis, avec sa culture et ses propres racines que quelques siècles de colonisation n'ont malgré tout pas suffi à détruire.

 

Il est difficile aujourd'hui de prévoir l'issue du combat entre ces deux cultures. Si tant est que le système capitaliste resserre les mailles de son filet sur le Mexique, il n'en reste pas moins vrai que le nombre d'immigrés mexicains aux Etats-Unis constitue une force explosive et pourrait, avec d'autres minorités ethniques, comme le laissent entrevoir les derniers événements de Los Angeles, remettre en cause nombre des valeurs de notre monde moderne.

 

Véronique VERDIER

 

© Droits réservés à Nouvelle Acropole. Article parut dans la revue Acropolis édité par Nouvelle Acropole.