retour       imprimer  
   
Calvaires bretons
Brigitte Ludwig
Foisonnement baroque ou sobriété ascétique, rudesse ou élégance, truculence ou majesté, fantaisie ou pathétique, l'une des manifestations de la foi chrétienne en Bretagne est l'art du calvaire : simple croix de pierre sculptée ou plate-forme complexe et audacieuse.

Du XVe au XVIIIe siècles, les artistes bretons ont exprimé là leur amour de Dieu, leurs joies, leurs misères, leurs espérances. L'esprit breton avec ses particularités est tout entier dans cet art de pierre, c'est pourquoi il touche si bien notre âme.

 

Etonnante Bretagne qui érige sa foi sur les monolithes païens et convertit les fontaines druidiques en bains de jouvence bénis. Au pays des Celtes, tous les chemins mènent à Dieu et les calvaires, avec leurs scènes pittoresques où abondent saints et anges autour du Christ, en sont une étape essentielle.

 

Les premiers symboles chrétiens d'Armorique semblent avoir été gravés sur les menhirs. D'abord timides incisions en forme de croix sur la pierre sacrée, ils furent bientôt sculptés dans la roche elle-même. On appelle croix simples anciennes ces menhirs retouchés, parfois grossièrement, parfois d'une façon plus élégante, de manière à évoquer le supplice du Christ.

 

A partir de ces premières tentatives, un art particulier s'est développé en Bretagne, celui des calvaires, croix érigées sur un socle ou une plate-forme et commémorant la passion du Christ. Nulle part ailleurs, en effet, on ne trouve une telle richesse en calvaires de toutes sortes.

 

On passe de la croix de carrefour la plus simple au dos de laquelle figure déjà presque toujours une Vierge à l'Enfant, à la foule des cent quatre-vingts personnages de Guimiliau ,par l'intermédiaire d'une foule de calvaires diversement peuplés, et dont les personnages prolifèrent autour de la croix, soit à son pied, soit sur les branches supplémentaires qu'elle pousse en croisillons symétriques.

 

Cette sculpture est liée à un cadre de vie beaucoup plus campagnard qu'urbain. Aucune ville importante de Bretagne n'a de calvaire, soit qu'elle n'en ait jamais élevé, soit qu'il ait été détruit. Les bourgs où se voient les grands calvaires sont parfois de gros centres, mais ils gardent un caractère rural très net. Si ample et riche soit-il, le calvaire y est placé comme la plus humble croix l'est dans le plus mince village : à l'ombre de l'église, au milieu des tombes des paroissiens. La calvaire de Tronöen, le plus ancien de tous et peut-être le plus beau, est perdu dans les solitudes de la baie d'Audierne, fouetté de vent et d'embruns.

 

Les calvaires bretons ont perdu toutes les couleurs dont ils étaient certainement enluminés jadis. C'était probablement leur destin puisque cette statuaire est naturellement faite pour être de plein air, de plein ciel, à tous vents.

 

Contrairement à l'impression qu'ils donnent irrésistiblement à cause del'érosion de la pierre et de l'allure médiévale- parfois naïve - de l'iconographie, ils sont tardifs. Le plus ancien remonte aux alentours de 1450. La date de 1650 est la plus récente pour les grands calvaires, bien que des croix plus modestes aient été élevées dans le style traditionnel jusqu'en plein XVIIIe siècle.  Ainsi, les œuvres les plus évoluées et les mieux cataloguées restent- elles sœurs des croix frustes qui jalonnent les routes et carrefours bretons.

 

Les calvaires historiés sont assez inégalement répartis entre les trois départements de la province :  c'est le Finistère qui est de beaucoup le plus riche, surtout par ses grands ensembles à figuration multiple en ronde-bosse (1) ( Tronöen, Plougastel-Daoulas, Pleyben, Saint Thégonnec ...) Dans le Morbihan, on s'en est tenu généralement à une formule plus simple : la croix se dresse seule, sur un socle quadrangulaire décoré de bas-reliefs.  Seules exceptions : le calvaire de Guéhenno et celui de Melrand. Dans les Côtes-d'Armor un foyer assez important entre Belle-Isle-en-Terre et Rostrenen, avec surtout Kergrist-Moëlou, qui offrait un ensemble aussi riche que Plougonven, et bâti sur le même plan, mais qui a beaucoup souffert et ne donne plus qu'une image mutilée de la splendeur qu'il dut connaître jadis.

 

En allant d'un calvaire à un autre, on perçoit aisément les différences de tempérament qui les distinguent, depuis le foisonnement extrême de Guimiliau avec une verve presque rabelaisienne, jusqu'à la sérénité toute statique, d'un rythme lent et un peu froid, qui caractérise les figurines de Plougastel : kermesse, farandole ou échauffourées là, procession et liturgie ici, avec la gamme des intermédiaires que présentent les autres calvaires. Les deux calvaires jumeaux de Saint-Vennec et Quilinen sont exceptionnels par leur forme triangulaire, leur élévation pyramidale et leur imagerie.

 

Un art unique qui allie rudesse et élégance, truculence et grandiose.

 

Les calvaires de Bretagne sont des ensembles iconographiques d'autant plus précieux qu'il s'agit d'un genre tout à fait original et unique par leur mélange de rudesse et d'élégance, de noblesse et de bonhomie, aux confins indécis de la fantaisie et du pathétique, du truculent et du grandiose.  C'est ainsi que les imagiers bretons n'ont pas hésité à sculpter dans le granit ce qui s'y prête le moins, à pétrifier ce qui est aérien ou liquide et dont ils donnent une traduction étrangement schématisée : envols d'anges et envols d'âmes, comme suspendus entre ciel et terre ; larmes de douleur de la Vierge, en chapelet sur ses joues comme des billes, sang du Christ qui coule en épaisse torsade. Il n'y a guère de formule stéréotypée dans les calvaires. La façon dont sont traités les larrons l'illustrent. Pour peu que le calvaire ait quelque importance, les larrons sont présents, ce qui est rarissime hors de Bretagne. Et ils ont du caractère : parfois inertes et comme épuisés par leur agonie, le plus souvent tordus, ils se distinguent toujours l'un de l'autre. Parfois un ange aux mains jointes forme une console sous le criminel sauvé tandis qu'un démon griffu se cramponne sous le damné.

 

Les détails pittoresques ou symboliques fourmillent : à Tronöen, dès sa naissance, Jésus est debout, globe en main, devant sa Mère encore couchée. Cette représentation n'est pas sans rappeler les Christ, enfant à tête d'adulte que présentent sur leurs genoux et non dans leurs bras les Vierges Noires du haut Moyen-Age. A Plougastel, un des Rois Mages porte une croix pectorale ; ailleurs, Saint Jean Baptiste verse l'eau sur la tête de Jésus avec une coquille saint-Jacques.....

 

Toute la création, visible et invisible, est présente dans les calvaires.

 

Les bâtisseurs des calvaires étaient de grands artistes, auxquels aujourd'hui on rend hommage après le désaveu que le XIXe siècle et le début du XXe siècle ont cru pouvoir leur opposer.

 

Les grands calvaires sont des ensembles fortement construits, où l'équilibre des masses et des lignes est distribué avec une science admirable. Il suffit de regarder ces calvaires à croisillons qui déploient sur le ciel leur silhouette complexe, surchargée et pourtant si harmonieuse et aérienne. Sur leurs amples socles, les personnages sont disposés en frise, comme adossés à la paroi, et l'horizontale domine. Mais, plus haut, les figures se groupent de façon plus aérée sur la plate-forme et s'ordonnent progressivement au-dessus des tumultes du Chemin de Croix, en triomphantes verticales : Christ ressuscitant, gibets des larrons, croix centrale.

 

C'est en même temps toute la vie quotidienne des hommes et des femmes de Bretagne qui y est rassemblée et offerte, dans la diversité de leurs labeurs, de leurs joies et de leurs misères, de leurs angoisses et de leurs espérances. C'est toute la structure sociale, professionnelle et morale de la Bretagne rurale des XVIe et XVIIe siècles qui est ici perpétuée. Rien d'étonnant alors que Marie pleurant sur le corps de son Fils soit un thème de prédilection, dans un pays où tant de femmes se sont vu arracher par la mer un fils ou un mari.

 

Il n'est pas jusqu'aux bêtes elles-mêmes et aux plantes qui n'aient leur place dans cette universelle sanctification : le lis de l'Annonciation, le roseau, sceptre de Jésus bafoué... Toute la création est présente dans ces "sommes" de théologie chrétienne et de sensibilité humaine.  La piété bretonne s'est appuyée avec amour sur la Vierge, sur les saints mais aussi sur les anges qui abondent sur les calvaires et favorisent l'élan vers le ciel de leur stupéfiante légèreté.

 

A travers les générations, les calvaires bretons restent fidèles à leur vocation , celle de toucher les âmes.

 

Brigitte Ludwig

 

(1) une sculpture en ronde-bosse se détache entièrement du fond, contrairement au bas-relief

 

 

 

© Droits réservés à Nouvelle Acropole. Article parut dans la revue Acropolis édité par Nouvelle Acropole.