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Des états modifiés de conscience au channeling
Fernand SCHWARZ
L'esprit de l'homme des sociétés traditionnelles n'a jamais conçu de séparation entre le monde visible et l'invisible. Dans tous les récits cosmogoniques, le réel se déploie de l'invisible à la lumière, du silence au verbe, du chaos à l'ordre. Les récits mythiques ayant comme fonction essentielle de raconter comment les choses sont venues à l'existence, ils expriment les processus qui ont permis aux forces des origines (invisibles, silencieuses et chaotiques), d'organiser le monde créé, visible et ordonné.

Lumière, ordre et verbe rendent l'existence compréhensible à la raison, quantifiable, avec des repères sûrs, où l'aléatoire et l'incertain semblent chassés à jamais. La stabilité règne. Mais, sans dynamique, l'existence se meurt et se condamne à l'usure. La vie est mouvement et alternance ; ainsi, le pôle menaçant des forces matricielles des origines apparaît, face à celui de la création, comme son complémentaire et pas seulement son opposé, permettant la régénération et la réorganisation de l'existence.

 

La descente au royaume des morts, la lutte contre les dragons du chaos sont, parmi tant d'autres, des scènes universelles de la mythologie pour signifier la quête d'un pouvoir perdu, d'une source de jouvence, d'une pierre rédemptrice ; bref, la quête d'une régénération ou d'une transfiguration. Aucun exploit ne peut être accompli par le héros s'il ne quitte pas le monde ordinaire (lumière, verbe, ordre) pour y revenir ensuite, victorieux, régénéré, transfiguré, après avoir séjourné dans l'autre monde.

 

Ordinaire et extraordinaire agissent comme les deux faces d'une même monnaie. En effet, visible et invisible, ordre et désordre, sont aujourd'hui reconnus par la science comme faisant partie de la logique du vivant. Mais la logique rationaliste, ainsi que les spiritualités occidentales, les ont tout d'abord opposés, puis ont fini par donner le beau rôle aux forces et catégories du visible, c'est-à-dire à notre ordinaire. L'imagination devient la "folle du logis" et le monde se désenchante, privé de rêve et d'extraordinaire.

 

Ne reconnaissant que lumière, verbe et ordre comme seuls composants du réel, elles ont diabolisé l'invisible et chassé le merveilleux. Pour compenser, la société du "toujours plus" est née. Le règne de la quantité et de la consommation, donc de l'usure, donne la mesure de nos exploits et de nos "rêves" : posséder toujours plus et changer le plus souvent possible, pour sortir d'un univers oppressant, où la recherche de sensations devient de plus en plus forte.

 

Si nos sociétés ont du mal, malgré de longs congés, à se ressourcer ou à se régénérer, c'est que leur contact avec l'invisible est devenu équivoque ou culpabilisant. Sexe, violence, terreur et morbidité sont autant d'expressions d'un besoin de s'évader de la vie ordinaire. Ils remplissent aujourd'hui les scénarios de films et d'émissions télévisées, dans notre société en rapport déséquilibré avec les dimensions invisibles de l'existence, qui, bien que les niant, ne cesse pourtant de les consommer de façon détournée.

 

A l'extrême opposé, certains, sous l'influence d'un orientalisme mal digéré, imaginent que le fait d'avoir eu une expérience avec l'invisible leur confère une puissance spirituelle telle qu'ils se prennent pour des êtres extraordinaires. En réalité, le contact avec l'invisible est quelque chose de naturel qui n'octroie aucun droit particulier sur autrui, pas plus qu'un quelconque grade spirituel.

 

La psychologie transpersonnelle prouve que nous passons tous, et tous les jours, par des états modifiés de conscience, c'est-à-dire par des altérations de notre état de conscience ordinaire, qui nous régénèrent, tel le sommeil, ou qui peuvent nous nuire, comme l'effet d'auto-hypnose sur l'autoroute après plusieurs heures de conduite.

 

Le rôle de l'état de conscience ordinaire est de rendre possible la vie quotidienne, d'après Laura Winckler (1). L'état de conscience ordinaire favorise l'adaptation et permet aux individus de vivre et d'agir ensemble selon des codes communs, issus de grilles culturelles élaborées par les peuples pour subvenir tant à leurs besoins physiologiques qu'à leurs besoins de sécurité et d'intégration sociale.

 

Notre état de conscience ordinaire ou normal, ainsi que le définit le psychologue Charles Tart (2), est un outil, une structure, un mécanisme d'intégration qui nous permet d'interagir avec une certaine réalité sociale acceptée, un consensus de réalité.

 

Or cet état, défini par un autre psychologue, Shor (3), comme "l'orientation généralisée vis à vis de la réalité", ne peut se maintenir que grâce à un effort actif du mental qui cherche constamment à le perpétuer. Tout un processus de conditionnement, dont nous sommes devenus inconscients, est nécessaire pour que ces données soient fixées et déterminent des comportements acceptés de tous dans le cadre social.

 

Chaque nouvelle génération doit réapprendre la "normalité" à travers des cadres référentiels qui, paradoxalement, diffèrent de culture en culture, mais qui procurent aux individus de chaque culture l'impression d'un ensemble de certitudes qui leur apportent un sentiment de légitimité et de stabilité vis à vis d'autrui.

 

L'état modifié de conscience, appelé aussi état de transe, "se produit lorsque le système de référence à la réalité cesse temporairement de fonctionner, et qu'il disparaît de l'attention consciente" (Shor), si bien qu'il se produit une "restructuration de la conscience" (Tart) sur d'autres bases, permettant l'accès conscient ou inconscient à l'aspect invisible ou caché des choses.

 

Cette désintégration de l'état de conscience ordinaire peut être produit par des phénomènes très divers. Ils peuvent être naturels et très variés. Depuis l'absorption totale dans une activité, jusqu'à la détente du sommeil profond. Ils peuvent être conscients ou volontaires, comme les états mystiques, ou au contraire, provoqués artificiellement, par des drogues, etc. Mais ils ne représentent en eux-mêmes aucun signe de haute spiritualité. Ils offrent simplement la possibilité de libérer de nouvelles énergies psychiques, permettent de faire émerger de nouveaux matériaux, riches en sens, jusqu'alors enfouis à l'intérieur de nous-mêmes, et nous conduisent à la découverte de nouveaux aspects de la réalité.

 

Leur présence est indispensable à l'équilibre psychique ; dans le sommeil et dans le rêve, ils procurent une véritable régénération de l'organisme. Les fonctions remplies par les états modifiés de conscience peuvent s'exprimer par un double mécanisme, selon qu'ils répondent à un manque ou à une recherche d'adaptation et d'intégration.

 

Lorsqu'ils répondent à un manque, ils agissent en tant que mécanisme de compensation devant un état de détresse, donc de fuite, une tentative de résolution des conflits émotionnels. Echappatoire aux responsabilités et aux tensions, l'état modifié de conscience devient alors un refuge et une source d'isolement : un chemin de plus vers la maladie. L'individu devient incapable de passer volontairement d'un état de conscience à un autre.

 

C'est lorsqu'ils répondent à des besoins d'adaptation ou d'intégration de nouvelles situations ou de nouveaux défis, que les états modifiés de conscience sont porteurs de solutions : guérison par transe, inspiration créatrice, nouvelles voies de connaissance et de conscience permettant de découvrir notre réalité intérieure.

 

Selon Christine Hardy (4), dans l'état modifié de conscience, le processus de pensée tend à se modifier, développant une capacité à penser par images et symboles. Cette plus grande visualisation favorise l'épanouissement de l'hémispère droit qui met en œuvre l'intuition, le sens de la globalité et la sensibilité artistique.

 

L'état modifié de conscience favorise l'accès à des modes de connaissance induite, ou voie symbolique. A travers la fonction d'analogie, le symbole nous sort de l'emprisonnement de l'observable, qui manipule nos sens, et de l'emprise de l'immédiat. Pour le langage rationnel, celui de l'état de conscience ordinaire, chaque mot ne peut avoir qu'un seule signification. Au contraire du concept, le symbole peut porter de multiples significations dans une seule image-objet.

 

Le rôle essentiel de l'état modifié de conscience consiste donc à provoquer une rupture du plan de conscience pour lui permettre une réorientation vis à vis de la réalité, en sortant du système habituel de références apporté par l'état de conscience ordinaire.

 

Mais l'état modifié de conscience est un outil, un moyen et pas un état spirituel supérieur. Il peut être utilisé, comme l'a prouvé Ludwig (5), pour le lavage de cerveau comme pour l'extase. L'état modifié de conscience n'est qu'un moyen pour changer de plan de réalité.

 

Si l'individu n'est pas prêt, il peut être possédé par ses propres pulsions qui le domineront, ou alors, devenir une entité passive, sous l'emprise de forces extérieures à lui, tel le médium du spiritisme ou l'individu hypnotisé. Mais si l'objectif est transpersonnel, sans désir et ouvert, il est possible de développer une nouvelle voie d'accès à des informations, une source de régénération par une transe profonde, en devenant un canal (channel pour les américains) en contact avec les entités et les intelligences invisibles de la nature.

 

Le channeling implique un acte volontaire de lâcher prise sur son intellect, sur les réactions immédiates à tout ce qui n'est pas conforme à la "pure vérité", explique Erik Pigani (6).

 

A la différence du médium qui ne se rappelle rien après la transe, le channel conserve la mémoire de son expérience en tant qu'acquis conscient irréversible, lui permettant de réorganiser sa vision du monde, donc son état de conscience ordinaire. Le channel exerce une influence active sur lui-même et ses propres puissances inférieures, et évite ainsi de se faire posséder.

 

C'est le passage conscient de l'état de conscience ordinaire à l'état modifié de conscience, et vice versa, qui provoque une véritable évolution spirituelle. La libre circulation entre le visible et l'invisible libère notre conscience des a priori, encourage la remise en question en tant qu'être en évolution et oblige au pragmatisme quotidien, l'acceptation de l'aléatoire et de l'incertain. Elle nous amène à comprendre que l'unique source de stabilité est intérieure et pas un produit social.

 

La redécouverte du sens des états modifiés de conscience revalorise la fonction archaïque de l'extase et nous ouvre de nouvelles voies pour vivre le sacré.

 

Fernand SCHWARZ

 

(1) Revue Nouvelle Acropole, n° 116, Vers de nouvelles dimensions de la conscience

(2) Altered states of consciousness, New York, John Wesley & sons

(3) Dans C. Tart, Altered states of consciousness

(4) La science et les états frontières, éditions du Rocher

(5)Dans C. Tart, Altered states of consciousness

(6) Channels, Belfont

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© Droits réservés à Nouvelle Acropole. Article parut dans la revue Acropolis édité par Nouvelle Acropole.