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Claude-Henri Rocquet
Laura Winckler
À l’occasion de la parution de ses deux derniers ouvrages, «Élie ou la conversion de Dieu» (1) et «Lanza del Vasto, pèlerin, patriarche, poète» (2), nous avons rencontré Claude-Henri Rocquet et l’avons interrogé sur le subtil thème de la conversion.

Rencontrer Claude-Henri Rocquet est une joie. Son allure est celle d'un prophète biblique, avec sa barbe et ses longs cheveux blancs qui rappellent un peu ceux de son maître Lanza del Vasto. Son attitude est aimable, disponible, dans une silencieuse écoute. On sent dans son écriture le poète qui côtoie les anges, car, comme il le dit lui-même, il aurait aimé être peintre et il l'est devenu par les mots desquels jaillit une intensité toute lumineuse.

 

Son œuvre écrite est d'une grande richesse et diversité, on y trouve des poèmes, des récits, des entretiens (avec Leroi-Gourhan, Éliade et Lanza del Vasto), des essais (entre autres sur des peintres tels que Bruegel, Bosch, ou Van Gogh), des traductions (du mystique Ruysbroeck), des pièces de théâtre, des contes. Nous aurons donc le plaisir de le retrouver dans de futures occasions pour partager son regard émerveillé sur le monde.

 

Acropolis : Quelle est votre expérience personnelle de la conversion ?

 

Claude-Henri Rocquet : J'hésite à parler de conversion car je ne me sens pas converti. A la fin de mon dernier entretien avec Eliade - L'épreuve du labyrinthe -, je lui ai demandé s'il pensait être parvenu au centre de son propre labyrinthe. Il m'a répondu qu'il y a des labyrinthes et que, lorsque l'on arrive au centre d'un labyrinthe, on se trouve à l'entrée d'un autre. On pourrait dire quelque chose d'analogue à propos de la conversion. La conversion est quelque chose de radical, de décisif, mais en même temps d'infini, de toujours inachevé.

 

Le thème de la conversion, l'appel à se convertir, il me semble que je l'ai entendu pour la première fois vers mes dix-sept ans quand j'ai rencontré Lanza del Vasto. La deuxième fois, ce fut une rencontre intérieure avec le prophète Élie, dans la synagogue de Cavaillon et Israël m'apparut soudain dans la lumière de Chagall. Et vous savez qu'Élie est dit "de Tisbé" , mot de même racine que "téchouva", ce qui veut dire "retour", "retournement", "conversion". Une troisième fois, ce fut en écrivant ce livre : Élie ou la conversion de Dieu. Mais cette fois ce n'était plus l'Élie qui m'avait reconduit vers le Christ. Je découvrais le travail de conversion en Élie lui-même et comment, par l'épreuve, le prophète avait dû passer de la violence à la miséricorde, de la colère à la douceur et à la bonté.

 

A : Quel personnage était Lanza del Vasto ?

 

C.-H.R. : La rencontre de Lanza del Vasto suscitait l'étonnement. Cet homme ne ressemblait à personne. Dans les années 50, il déconcertait tout autant les croyants que les incroyants. Il tranchait, avec le culte très commun du Progrès, avec les opinions politiques d'alors. Lui, il était en Occident le disciple de Gandhi, et l'apôtre de la non-violence. Il était impressionnant, saisissant. Et d'une telle beauté ! d'une telle majesté ! Mais le plus grand saisissement était d'ordre intérieur. Il posait cette question, question d'éclair et de foudre : "Qui suis-je ? et qu'est-ce qu'être ?" Alors, celui qui avait entendu cette question, qui en avait été frappé, commençait à s'éveiller. Il commençait à se tourner vers soi-même, vers l'ignorance de soi-même. Il commençait à se convertir. Il commençait à se réveiller, à s'éveiller. Parole initiale, parole initiatique : commencement. Par ce choc, je commence à savoir que la plupart du temps je dors, hors de moi-même, m'ignorant moi-même. Lanza nous conduisait, avec méthode et patience, sur notre propre chemin.

 

Bien entendu, pour Lanza, "convertissez-vous" ne signifiait pas : "changez de religion". Il s'agissait de passer du dehors au dedans, de tourner le regard vers l'intérieur. De passer de la distraction, où nous sommes le plus souvent, à l'attention.

 

Lanza évoquait la figure de saint Jean-Baptiste : le prophète qui crie - dans le désert : "Convertissez-vous !" D'autre part, il accordait dans sa pensée, une place centrale au Péché originel, à la Chute originelle. Il s'agissait donc de remettre à l'endroit ce qui est à l'envers, sens dessus dessous, par l'effet de la chute originelle. C'est une autre façon de désigner la conversion : renversement du renversement, remontée. Chacun est à l'envers, et le monde est à l'envers. L'image de Babel exprime notre condition.

 

A : Faut-il être accompagné, introduit dans cette conversion ?

 

C.-H. R : Je crois nécessaire le rapport de maître à disciple, de père à fils, ou, pour dire cela d'une autre façon, d'esprit à esprit. Il ne faut cependant pas confondre le rôle du professeur et celui du maître. Mais je crois que rien d'essentiel ne s'accomplit sans la rencontre d'un maître : de quelqu'un qui est plus expérimenté que vous et qui ne veut que votre bien : l'accomplissement de vous-même. On ne devient pas peintre tout seul. Toujours, même dans les domaines intellectuels, il faut un exemple, un parent, un ami, une parole. Ce qui manque souvent, c'est le choc initial, et puis l'accompagnement, un accompagnement méthodique. Ruysbroeck (3) a écrit de nombreux livres mais le plus précieux de ce que l'on rencontrait chez lui, sans doute, c'était lui-même, son attention, sa parole et son regard, son sens de l'autre.

 

A : Peut-il y avoir conversion de la violence qui habite le monde ?

 

C.-H. R : Nous voyons et vivons les atrocités du monde réel, - famine, maladie, désordres de la pollution, guerres, crapuleries diverses des maffias puissantes. Nous sommes confrontés à la violence, mais nous savons bien qu'une part de cette violence est le fruit d'une folie "religieuse". Les religions criminelles peuvent-elles se convertir ? Elles ne le peuvent que de l'intérieur d'elles-mêmes. Il faut espérer, au sein des religions, l'insurrection des justes, des doux, des pacifiques. La folie religieuse ne peut s'éteindre que de l'intérieur, et par la conversion. Nous revoici à notre point de départ.

 

Pourtant, ne nous laissons pas fasciner par la violence et le mal. À tout instant des hommes portent secours à d'autres hommes. Quelqu'un relève quelqu'un qui est tombé dans la rue, et a souci de lui. Cela m'est arrivé. J'ai fait la rencontre du Bon Samaritain, et celui-là précisément n'avait pas l'air d'être un "Bon Samaritain". Ce secours apporté par un passant a peut-être aussi contribué à me convertir.

 

A : Peut-il y avoir conversion de l'enfer ?

 

C.-H. R. : C'est par Mircea Éliade que j'ai entendu parler de l'apocatastase. Cette pensée, cette espérance, vient d'Origène. Le mot veut dire, en somme : retournement du retournement. Le monde souffre de la mort, de la douleur, de l'ignorance, mais le temps du temps est fini et tout, à la fin, tout reviendra au-dedans, retournera à l'éternité. Il s'agit de considérer que la Chute elle-même peut être convertie. À la fin, tout mal cessera, et le principe du mal lui-même retournera en Dieu. Origène entendait ainsi le Livre de Jonas : le roi de Ninive, c'est-à-dire le Prince de ce monde, fait pénitence, se convertit, comme tout le peuple de Ninive, c'est-à-dire l'humanité. 

 

Quant à l'enfer... Je me souviens de ce que me disait Lanza del Vasto à la fin du dernier de nos Entretiens, Les facettes du cristal : "S'il faut déjà justifier ce monde et les peines de ce monde, c'est difficile. Mais alors si en plus il y a les peines éternelles, alors ça devient tout à fait impossible... Ce Dieu qui a pris à gages Satan comme exécuteur de ses œuvres est un Dieu auquel je ne crois pas. Et d'ailleurs je ne récite pas dans le Credo : je crois à l'enfer éternel. Je récite : je crois à la vie du siècle futur." La croyance à l'enfer éternel est de l'ordre du blasphème et c'est au moins l'un des profonds poisons de la conscience humaine.

 

A : Y a-t-il dans la conversion une approche paradoxale de Dieu ?

 

C.-H. R. : Toute approche de Dieu est paradoxale. Et ce sens de la contradiction, je le retrouve au plus haut point chez Pascal.

 

Au moment de vous répondre je pense également à deux poèmes de Norge qui m'ont marqué au sortir de l'adolescence, et pour toujours : Jacob et l'ange, Le Sourire d'Icare. - "Doucement l'ange meurtri se relevait. Il avait perdu son éclat et Jacob était lumineux. Mais l'ange souriait, Jacob, car ta victoire était dans le dessein de Dieu." C'est par une insurrection analogue qu'Élie se dresse et exige la résurrection de l'enfant de la veuve de Sarepta.

 

Dans Le Sourire d'Icare, lorsqu'on repêche la dépouille d'Icare, un pêcheur dit : "Il sourit d'avoir si follement défié Dieu." Un autre dit : "ou de l'avoir adoré de si près." Et un troisième dit : "Chers compagnons, c'est le même sourire."

 

L'insurrection contre Dieu au nom de l'amour de l'homme rencontre ce qu'il y a de plus humain et de plus divin en Dieu.

 

(1) Lethielleux, 2003 - Voir rubrique A lire.

 

(2) En collaboration avec Anne Fougère, Desclée de Brouwer, 2003.

 

(3) Ruysbroeck l'admirable, Desclée de Brouwer, Paris, 1998 ; réédité chez le même éditeur, en 2003, sous le titre "Petite vie de Ruysbroeck".

 

"Il faut qu'un homme, Élie, Jésus, vienne et qu'il nous assure que Dieu n'est pas tel que nous pensons qu'il est : indifférent, cruel. Mais quelle preuve aurions-nous qu'il nous aime, sinon que nous sommes capables, nous, l'homme, d'amour ? Et qu'au pire et au plus malheureux des hommes, comme au plus ordinaire, rien ne parait plus vrai, plus certain, que l'amour. Nous le savons par le besoin que nous en avons. - "Va et fais de même"." (p. 255)

 

"Et si Dieu était indifférent à notre malheur, insensible à nos souffrances, s'il en était ainsi, nous croyons que notre amour pour l'homme pourrait toucher Dieu - lui donner l'exemple. Le convertir. L'homme est capable de toucher le cœur de Dieu. [...] La preuve de Dieu est que l'homme puisse aimer Dieu. La preuve de Dieu est que l'homme puisse croire que Dieu est amour. Cette folie seule est raison. C'est la révolte au-delà de la révolte, contre une révolte première, naturelle. C'est une révolte surnaturelle : mystique." (p. 256)

 

Elie ou la conversion de Dieu, Claude-Henri Rocquet.

 

© Droits réservés à Nouvelle Acropole. Article parut dans la revue Acropolis édité par Nouvelle Acropole.