| Les émissions à faible audimat ne durent guère, un ouvrage est plus efficacement promu s'il fait partie de la liste des meilleures ventes que la critique la plus intelligente.
Le constat est paradoxal : jamais l’individualisme n’aura été aussi fort et l’autonomie de pensée aussi faible. L’injonction est surprenante : chacun est incité à trouver son propre chemin pour arriver… à la même destination ! L’originalité se fait rare et les conduites singulières suspectes à priori…tant il est rare et difficile d’avancer à contre-courant. L’intelligence est là, impuissante et le consensus devient le cache-misère d’une pensée anémiée.
Savons-nous être seul ?
La lucidité, balayée, n’est plus un rempart mais un mouchoir que l’on agite, nostalgique, sur le quai face à celui que l’on quitte. Sauf que celui qu’on laisse à quai… n’est autre que soi-même !. Toute honte bue, nos contemporains fuient l’angoisse du tête-à-tête avec soi-même…Tout plutôt que se retrouver seul avec ses doutes et ses incertitudes.
Ainsi, là où commence l’aventure philosophique s’échouent les faux-semblants. «Si riches soyons nous, ce qui nous appauvrit, c’est l’impuissance à être seul» dit Hölderlin. Savoir ^tre seul c’est savoir habiter avec soi, l'habitare secum des philosophes anciens pour qui le bonheur découle de la façon dont est l’hôte de soi-même. Comment créer un dialogue avec l’autre s'il vit à la surface de lui-même ? La violence, si elle a des racines économiques ou sociales, tient avant tout de l’impossibilité de se retrouver seul avec soi-même.
Le livre, un chemin vers soi-même
Le livre fut la première béquille, le premier ami qui nous fit aimer la solitude pour ces quelques instants où, le posant sur nos genoux, nous embarquions rêveurs vers de nouvelles perspectives. On comprend bien qu’il soit la première victime… Entre les écrans du multimédia et l’immensité d’Internet, la concurrence est rude. La bataille est inégale car ce n’est pas la rusticité du livre mais son austérité qui rebute le lecteur moderne. Aucun bandeau ne défile, aucun encadré ne clignote, nulle créature de BD ne gigote en bas de la page, rien ne vient interrompre le lien à soi-même. Voilà le drame !.
Le temps passé à lire, tous types de lecture confondus est cinq fois moins important que celui passé devant la télévision. Pourtant le livre n’est pas qu’une notice, un abrégé pratique de savoir-faire répondant à un besoin utilitaire. Il n’est pas qu’une gourmandise, un clin d’œil malicieux étanchant notre intense soif de distraction. Le livre est tout cela et bien autre chose. C'est un chemin vers soi-même dont sort différent celui qui l’a emprunté. Différent, c’est bien là le problème…
Parler à l’âme
Est-ce pour cela que les bibliothèques ont disparu des collèges et lycées et qu’on leur a substitué les mornes CDI (Centres de documentation et d’information) ?
On ne lira plus désormais que des extraits des grandes œuvres et le livre muet, rabaissé au rang de support documentaire, ne parle plus à l’âme. Là encore, nous nous heurtons à cette peur de l’âme, qu’on évite de nommer, bien plus que la pire des obscénités, comme si l’évoquer c’était déjà l’affronter. Le mal est simple mais profond.
De tout temps la philosophie nous enseigne que pour devenir soi et libre, il faut lâcher le recours permanent à l’autre et puiser en soi les ressources. «Connais-toi toi-même» dit la phrase sur le fronton du temple de Delphes. Ose être toi-même, faudrait-il paraphraser car la clé ne réside pas aujourd’hui dans la connaissance mais dans le courage. La voie est tracée. A nous de nous y engager. Aucune relation, aucun ami ne pourra remplacer la rencontre avec notre conscience. C’est d’elle que jaillira notre singularité, c’est d’elle que nous pourrons apprendre l’art difficile d’habiter avec soi. |