L’installation de la sculpture géante de Michel-Ange devant le Palazzo Vecchio de Florence, le 15 mai 1504 suscita un enthousiasme populaire sans précédent ; les républicains de Florence y voyaient un message clair contre les prétentions des Médicis et du pape à restaurer leur emprise sur la cité.
Cinq siècles après, la statue exposée à la galerie de l’Académie récemment restaurée, exerce encore un attrait mystérieux. Comment expliquer la force si particulière de cette œuvre ?
Le sujet en lui-même, le combat biblique du roi David contre le géant Goliath, avait déjà été traité brillamment par Verrocchio et Donatello et la nudité du sujet n’était plus une nouveauté à Florence. La beauté même de la sculpture fut discutée. Un cardinal reprocha à la statue son nez trop fort. Plus récemment un brillant savant déclara la posture très peu «physiologique». On argua même que le bloc de marbre dans lequel fut sculpté la statue et dont personne n’avait voulu depuis plus de cinquante ans, ne permettait pas de faire autre chose. Mais le propre du génie de Michel-Ange fut, comme il le fit à la chapelle Sixtine, de transcender les limitations.
L’esprit de la victoire
Contrairement aux statues de Verrocchio et Donatello, on ne trouve pas, dans ce David, de signe de triomphe ou même de contentement, ni de trophée ou de délassement après l’effort. En fait, ce n’est pas le moment après la victoire qui est ici décrit, ce qui en ferait simplement une œuvre narrative mais le moment précis qui précède l’affrontement, celui où tout est déjà joué. On ne peut y lire les émotions de la victoire à proprement parler mais une attitude générale qui rend la victoire inéluctable et naturelle : l’esprit de la victoire.
Formé à la pensée platonicienne dès son apprentissage, l’artiste exprime ici synthétiquement une vision de l’homme héroïque en quête de son universalité. Ni dieu antique regardant le monde, ni saint chrétien regardant le ciel, il s’agit bien d’un homme face à son destin terrestre. C’est le fruit d’un équilibre entre vie active et vie contemplative, un homme solide dans son assise, éclatant de puissance et de virilité et habité d’une vision.
Une œuvre-symbole
L’utilisation du contraposto (1) antique permet de rendre l’équilibre entre la partie statique et la partie dynamique de l’œuvre qui sous-tend ces deux aspects, dans une belle tension sans crispation.
Sa nudité proclame la réalité de sa vertu de façon éclatante. Il possède tous les attributs qui transmettent l’idée de puissance et de détermination : un nez fort, des mains surdimensionnées, un regard fixe, une musculature puissante. Les tendons et les vaisseaux au niveau des mains palpitent de vie. Au bras relevé qui tient la fronde s’oppose un bras relâché, pendant avec grâce. L’expression du visage, en dehors des plis du front, la détente du corps de l’athlète avant l’effort, la douceur du modelé de la chair, la chevelure sophistiquée et l’intériorité du regard expriment la préoccupation des causes supérieures au-delà du danger de l’instant.
Tout cela fait du David une œuvre-symbole, un chef d’œuvre. C’est un manifeste humaniste de la Renaissance qui réaffirma la possibilité pour l’homme de trouver le chemin de sa propre dignité sur cette terre par la voie du combat intérieur entre l’âme et la matière.
(1) contraposto : posture exagérée |