Lorsque le naturaliste Haeckel, élève de Darwin, proposa le terme «écologie» à la fin de l’année 1865, on le considéra comme un personnage excentrique, anormal sinon fou. L’idée de préserver l’air, l’eau, la terre ou la faune n’existait pas encore.
Au XXe siècle, vers les années soixante, on fit un pas timide en avant : la nature n’était plus seulement belle, il fallait aussi s’en occuper et la protéger d’urgence. C’était l’époque du développement impérieux, de la consommation à outrance. Parler de nature, c’était réveiller une réaction judéo-chrétienne tardive de pitié et d'amour envers les animaux.
Dans les années soixante-dix, l’écologie a été redécouverte. Elle fit fureur dans l’opinion publique et les jeunes la prirent très au sérieux. C’est alors que des politiques s’approprièrent la discipline de Haeckel et la transformèrent en ce qu'on a défini plus tard comme une écologie de salon. L’écologie devint à la mode : des politiciens opportunistes mais également des spéculateurs de l’urbanisme dissimulaient des intérêts égoïstes sous des discours et des slogans faisant référence à leur intérêt pour la nature. Dans le camp opposé se nichaient les revendications plus démagogiques des nouveaux et nombreux vandales, sous couvert d’une fausse appropriation sociale du bien collectif.
Aujourd’hui, on parle volontiers d’écologie dans les milieux intellectuels mais on ne fait pratiquement rien, et pire encore, on n’en tire aucune conclusion. Certains hommes politiques se déguisent en écologistes pour défendre leurs propres intérêts ou désapprouver un projet selon qu’il sert ou non à un groupe d'intérêts. Pourtant, une chose est sûre : on ne pourra gagner la grande bataille de l’environnement sans avoir pris conscience de son importance et du fait qu'elle nous concerne tous, collectivement et individuellement.
La véritable écologie
La véritable écologie nous enseigne que toutes les créatures vivantes sont étroitement reliées par des interrelations complexes au sein du simple et beau dessein de la nature, encore bien incompris.
Elle nous permet de nous situer dans un immense univers vivant dont notre planète et notre système solaire ne sont qu’une partie à l’intérieur d'un tout. Nos cellules, êtres vivants, se regroupent pour constituer des tissus qui s’unissent pour former des organes, lesquels composent des systèmes donnant lieu à l’unité fonctionnelle qu’est notre corps. Ainsi est tissé l’univers dans lequel tout est relié et où tout est interactif, même si nous ignorons l’immense majorité de ces relations. La véritable écologie nous fait découvrir que cette planète, à la surface de laquelle nous habitons, est elle aussi un être vivant avec toutes les manifestations complexes que cela entraîne. Nous partageons son hospitalité avec beaucoup d'autres êtres qui poursuivent également leur périple évolutif : les minéraux, les végétaux, les animaux, avec lesquels existent inévitablement une relation et des influences réciproques.
La survie de l’humanité
Les sociétés les plus avancées ont compris que la survie future de l’humanité et, à plus court terme, son bien-être psychologique et physique, dépendent des choix que fera l’homme d’aujourd’hui dans sa façon d’exploiter les dons et les ressources de la nature. Cependant, alors que tout le monde se déclare pour la défense de la nature, il est important d’essayer de comprendre comment sont articulées les principales forces politiques, économiques et culturelles en ce domaine.
Il y a trois attitudes différentes face à la défense de la nature :
• L’usage égoïste des biens naturels : c’est logiquement la première phase chronologique. Il s’agit de l'exploitation et de la spéculation anthropocentrique au profit d’intérêts individuels, sectoriels ou locaux. C’est une réalité connue de tous et toujours d’actualité, bien que certains moyens développés à son encontre, comme la condamnation sociale, finissent par être plus efficaces que la condamnation juridique elle-même.
• L’usurpation démagogique des valeurs communautaires : les interminables discours politiques sur les droits, les compétences et les revendications de la collectivité et des organes locaux sont très à la mode. Quand personne n’a envie de défendre une zone déterminée, on brandit subitement l’argument de la décentralisation et de la démocratie directe comme obstacle insurmontable.
• L’indifférence académique face à la culture de l’environnement ou le rejet culturel généralisé : c’est la troisième phase, très actuelle. Elle est avalisée par des élucubrations stériles et sectorielles sur les limites de la protection de la nature et ses contre-indications. Ce discours est souvent confié à des porte-parole compétents et au-dessus de tout soupçon qui utilisent les moyens les plus épurés de la science et de la technologie. Culturellement parlant, on commence par affirmer qu’il est nécessaire d’adopter des prises de position ouvertes et globales mais on en arrive fatalement à la conclusion qu’on ne peut rien résoudre sans s’adresser aux vrais spécialistes (qui ont bien évidemment des optiques ultra sectorielles). Il en résulte une désorientation totale pour l’homme de la rue permettant de fréquentes collusions entre les pouvoirs politiques et/ou les pouvoirs économiques.
Cette triple alliance devient vite une véritable calamité qui rend impossible la moindre révolution écologique authentique. En outre, elle justifie la consommation accélérée des ressources naturelles au bénéfice de quelques-uns.
Comment éviter le désastre ?
La solution existe et consiste en une culture de l’environnement nouvelle et plus profonde. La force des idées doit prévaloir sur le pouvoir des intérêts.
Il faudrait générer une attitude ou une vision pluridisciplinaire que l’on peut définir comme écosociologie, science qui s’intéresse aux comportements de la société face aux problèmes d’environnement modernes, à l’aide de tous les moyens disponibles. Elle doit aussi se consacrer à la découverte des véritables raisons de ces comportements.
Cette discipline évoque ce qu’on appelle l’écologie profonde, développée par les spécialistes de l’environnement comme Arno Naess, Edward Goldschmidt et Fritjof Capra, qui ne se limite pas à la description des faits historiques ou aux comportements individuels et sociaux, mais qui va plus loin, envisageant d’autres aspects, jusqu’à un terrain inexploré dans lequel les sciences exactes traditionnelles et les sciences sociales se rejoignent.
À la différence de l’écologie humaine (de Amos Hawley), discipline parallèle et convergente, l’écosociologie englobe, de fait, des connaissances de sociologie, de psychologie, d’histoire, de géographie humaine, de géographie urbaniste, d’économie et de droit.
Il faut abandonner les vieilles idées, libérer notre esprit des préjugés ataviques, avoir le courage de modifier la mentalité générale, les modèles de comportement et les échelles des valeurs. Il faut éliminer sans pitié certains mythes de notre temps, comme l’anthropocentrisme à outrance, le développement linéaire illimité et la vision finaliste de la science et de la technologie, critères encore intouchables de l’évolution de notre civilisation. Il est évident que la notion de civilisation est quelque chose de plus profond et de plus vivant, qui ne se manifeste pas si elle n’est pas présente à l’intérieur de l’être humain.
Traduit de l’espagnol
Article paru dans la revue de Nouvelle Acropole n° 131
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